Fille du Peuple...

" Les hommes font l'histoire, mais ne savent pas l'histoire qu'ils font. " Karl Marx

dimanche 27 novembre 2016

" Table rase ! " - Lucien SUEL

Le cri des pavés 1894 - STEINLEN

À vendre! Liquidation totale! Tout doit disparaître! Soldes monstres!
Tout est à vendre. À vendre l'aciérie, à vendre l'acier, à vendre les travailleurs, à vendre les bagnoles, à vendre les cocottes minutes, à vendre la morale, à vendre la vertu, à vendre les combats, à vendre.
À vendre les quatre éléments, la terre, l'eau, le feu et l'air, à vendre l'homme et ses enfants, à vendre les yaourts et les médias.
À vendre l'amour, la tôle inoxydable, les tondeuses à gazon et les révolutions, à vendre les portables, les macs, et la démocratie.
À vendre les pavés, les dvds, la choucroute et la bière-pression !

On a du mal à imaginer sa propre mort.
La molette de l'ancien haut-fourneau est exposée sur la pente du talus comme un monument funéraire, un rappel de toutes les forces qui se sont épuisées dans la production métallique, une prémonition de la fin.
La roue de la croissance a tourné. La roue de la fortune a désigné les nouveaux bénéficiaires, au Brésil, en Chine, en Inde, en Belgique.
Le libre-échange: un Genk pour un Vilvoorde, trois autobus contre un charter, deux barils de lessive contre un lavage de cerveau.
Le train du progrès est passé par ici, il repassera par là. On ne l'arrête pas. On peut juste le retarder un instant.
On marche sur le macadam. Pour un moment, on remplace le défilé incessant des poids lourds, qui d'ailleurs s'arrêtera bientôt. Les ponts, les infrastructures, les ronds-points financés par le travail ouvrier serviront à d'autres migrations...
On est plus triste que révolté. On souffre. On se soumet. On se résigne.
Les cahiers de revendications peuvent de nouveau s'appeler cahiers de doléances. On ne parle plus de Rosa Luxemburg et des martyrs de Chicago.

Le mur de l'usine qui voyait défiler les escadrons de cyclistes sortant ou arrivant au Grand Poste, le mur sur lequel s'appuyaient autrefois les éventaires des forains, des commerçants du marché, le mur est toujours là.
Bientôt, il séparera les vivants et les morts.
On voit le squelette de Miss Métallo. On peut commencer à compter ses os.
À Isbergues, la Bourse du Travail donne sur la place du marché.
Le Marché a supplanté le marché. Les légumes sont devenus des actions. Tout est Super: le marché, les structures, les héros, les logiciels, les virus, les 4 X 4, le loto...
Descendue de son vélo, la ménagère se retourne, elle voit le défilé se mettre en place, elle entend le crissement des roues de bicyclette, elle entend la sirène, la sortie à midi, elle ne remplira plus son cabas dans les épiceries disparues de la rue Roger Salengro.
Depuis 1882, la surface communale dévolue aux champs, à la nature, a diminué inexorablement. Les hauts fourneaux ont été jetés à bas dans les années soixante et l'air est devenu moins poussiéreux.
L'électricité de l'aciérie électrique vient du bord de mer, de Gravelines.
On défile entre des rails d'acier et des rangées de graminées sauvages.

Les slogans sont simples. "J'ai cotisé, j'ai travaillé, j'ai droit à la retraite, j'ai droit à la sécurité. J'ai droit, j'ai le droit." Tout le monde a des droits. Personne n'a de devoirs, sauf parfois certains écoliers... Nombreux sont ceux qui savent ce qui est bon pour les hommes.
On arpente les rues portant les noms des mythiques défenseurs de l'ouvrier, Léon Blum, Emile Basly, Roger Salengro, Louise Michel (tiens, une femme!)... La rue Paul Lafargue, celle du droit à la paresse, est un peu excentrée, plutôt dans les champs, de l'autre côté du canal, de l'autre côté de l'usine...
Bientôt, sans doute, on arpentera la rue du Sidérurgiste Inconnu.
F. V. travaillait au déchargement des wagons de minerai, 40 tonnes à la pelle, à la force des bras. Il était fier de sa force, fier de son travail, il n'avait pas son pareil pour fabriquer un fermain à partir d'un ressort d'essieu.
À ch'momint là, ché métallos avec leu muzett' su chl'épaule, i z'allot' tertous travailler à pied, in vélo ou bin cor' avec des carettes à tchien.
Ancien de 14-18, retraité à 65 ans, F. V. est mort à 86 ans avec médaille du travail et légion d'honneur. Il n'aura pas vécu la mort de son usine.
Il n'y a plus de passé, plus de mémoire, plus d'avenir, plus de vision, juste un présent éphémère et gris, on va droit devant, on va dans le progrès, on marche dans le développement, au jour le jour, dans l'économie mondialisée, dans la croissance imbécile et sans but.

In croyot qcha allot toudi durer. On ne voit plus la mort venir, on la cache jusqu'à ce qu'un jour elle vous saute au cou.
1882-2003, c'est une longue vie. Mais une aciérie électrique qu'on débranche à 32 ans, dans la force de l'âge, c'est triste à en mourir, et comparativement, guère plus long que la durée de vie d'une machine à laver.
On croit être une sculpture fondue dans un métal inaltérable, mais on n'est qu'un tas de ferraille couvert de rouille.
Bientôt le désert. Plus d'aciérie, plus de sidérurgistes, plus de fêtes de saint-Eloi, plus de sous-traitants, maltraités les sous-traitants, soustraits, sous-traités, pas de plan, comme on dit, social... pour eux, plus d'écoles, plus de commerces, la rue Salengro en peau de chagrin.
Mais l'acier continue, la coulée continue, ailleurs...
La rage au coeur on va expliquer aux techniciens et aux ouvriers belges les procédés de fabrication, on leur transfuse le savoir... une mondialisation vampirique.
Les sidérurgistes en colère avancent vers l'Est dans les autocars affrétés par la Municipalité, sur l'autoroute de Wallonie à travers les paysages anéantis du Borinage, vers le grand-duché du Luxembourg, vers le château du Seigneur Arbed, les Princes d'Arcelor.

Des pauvres, prolétaires de tous pays, traversent le Pas-de-Calais pour franchir le Pas-de-Calais. Ils viennent de l'Est, de l'Extrême-Orient, du Moyen-Orient, de Roumanie, de Chine, d'Irak, d'Afghanistan ou du Kurdistan.
On va peut-être travailler à Dunkerque, s'exiler à Genk, ou errer dans les rues de Calais... entre Sangatte et Blériot-Plage.
L'actionnariat international s'est uni. Il y a gagné des dividendes. Ceux qui croyaient perdre leurs chaînes en ont gagné d'autres, TF1, A2, FR3, câble, bouquet satellite et internet. On pourra regarder la manif à la télé en rentrant, si les journalistes daignent en parler.
Les mêmes autocars transporteront demain des touristes et des retraités vers le Sud.
On n'a pas réussi à rentrer dans le château du Comte Arbed. Le siège social sera transféré à Moulinsart, l'usine à Genk.
Les actions des ouvriers voyagent aussi, tout le monde peut participer. Au bout du compte, il y a une majorité de perdants sur la planète déboussolée, dégradée, dévastée.
Le vent fait flotter les drapeaux rouges et les tiges d'herbes folles. Frisson d'illégalité, on marche au milieu de la route, on bloque un T.E.R., on coince un moment la machine.
C'est le parcours du coeur, le parcours de la colère, le parcours de la tristesse.

On peut changer les rôles, chacun son tour s'asseoir à la terrasse des cafés pour regarder passer le défilé. On paie chacun sa tournée, on fait circuler l'argent.
Occuper la rue est une transgression éphémère. Depuis bien longtemps, même les enfants ne jouent plus sur la rue, trop de morts accidentelles. Et puis la console est un jeu intérieur. La famille aussi est minée par le marché.
On vit une époque de barbarie réfléchie.
L'âge du fer c'est terminé. On entre dans l'âge numérique, les décisions se prennent entre les terminaux d'ordinateur. Les chiffres déterminent le destin des hommes, de la planète.
La rationalité à tout prix est une force dangereuse qui sape la vie.
C'est le règne du flux tendu! Le juste à temps! La mondialisation de la marchandise!
On défile avec sur le dos, sur la poitrine et sur le front les sigles des centrales ouvrières.
Les gardiens de l'ordre forment une muraille d'acier et de plexiglas de chaque côté des chars canons à eau.
Barrière d'acier, barrière d'usine. Les barrières ne se relèvent plus, elles glissent sur leurs rails. Bientôt, elles rouilleront.
Peut-être transformera-t-on le site en espace de culture ou de loisirs. Les terrils sont devenus des pistes de ski.

Les paysans ont quitté la terre pour s'embaucher dans l'industrie. Leurs enfants se sont parfois engagés dans les forces républicaines de la sécurité. Déjà certains fils de sidérurgistes envisagent de faire carrière dans la police, l'armée ou la gendarmerie...
Le monde continue. On remballe les pancartes, on enroule les calicots et les drapeaux. On se tait. Les loisirs et la culture obligatoire donneront du supplément d'âme, d'amertume pour cautériser les blessures.
La dignité humaine n'est plus dans la pensée. Ce sont les brutes qui règnent maintenant, triomphalement.
On recycle la ferraille, on recycle les ferrailleurs. Le développement est durable comme l'éternité éphémère, la guerre pacifique. Seuls les lapins croient au développement durable.
L'internationalisme prolétarien n'existe plus, mais l'internationale des actionnaires est toujours active, sans patrie, sans morale, sans scrupule.
On est tous au service de la démocratie, du patron à l'ouvrier, du C.R.S. au politicien. On n'est pas des philanthropes.
L'abrutissement télévisuel, la propagande médiatique, l'anesthésie politique ont émoussé la faculté de colère.
Parfois, la colère se concentre, elle s'européanise, on franchit un cran. La démocratie s'adapte, les polices citoyennes collaborent. On s'échange des stratégies. On concentre. On rentabilise.
On calcule... On accuse. On accuse le coup. On n'a rien vu venir. On coule.

Printemps 2004

Source : Action poétique n°178