Fille du Peuple...

" Les hommes font l'histoire, mais ne savent pas l'histoire qu'ils font. " Karl Marx

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jeudi 5 janvier 2017

La dictature des ombres (André Laude)



Ombre sur ombre ils ont bâti les prisons
Les maisons closes du vice et de la bonne parole
Ombre sur ombre ils ont proclamé que l’homme
N’était que la chienlit du temps

Ils promettaient le pain et le sel
La luxuriante imagerie du vin
Ombre sur ombre ils ont adoré les statues
Grimaçantes dans les temples de la corruption

Ils ont ligoté l’esprit aux chaines abjectes des lois
Ombre sur ombre ils ont perquisitionné
Dans les chambres ardentes du vent
Ils ont pénétré dans l’intimité de la mer

Ils ont conquis le royaume des taupes
Une bave épaisse faisait luire leurs dents
Horribles dans leur innocence simulée
Ils réinventent l’apocalypse au jour le jour

Sur les murs de la terre en lettres de feu et de sang
Ils inscrivent les mots d’ordre des famines
Ils décrètent l’état d’urgence
Contre les libertés capitales

Mais nous jaillirons des décombres
Nous les gouverneurs de la rosée
Les bergers d’astres

Nous jaillirons du vide où ils nous ont rejetés
Porteurs d’étendards et charmeurs de serpents
Et doucement doucement pour qu’ils prennent peur
Nous nous assoirons sur leurs faces de ténèbres

André Laude * 

Biographie émouvante à lire sur le site de la revue Ballast (http://www.revue-ballast.fr/andre-laude-poete-anarchiste/)

Extrait : 

 André Laude était un homme secret creusé par le regret ; il portait son enfer dans sa chair comme promesse d’un paradis terrestre. Dès la fin des années 1970, je croisais souvent son chemin nocturne dans le Marais, rue des Rosiers, rue Sainte Croix de la Bretonnerie, rue Nicolas Flamel… Les épaules rentrées, les poches bourrées de journaux, de boulettes de papier qu’il triturait compulsivement — tel un enfant angoissé — du bout de ses doigts maigres et de poèmes griffonnés à la hâte, il avançait en lui-même entre les reflets assassins qui traquaient chacun de ces pas dans le labyrinthe parisien qui se refermait sur lui juste avant qu’il n’atteigne le Point du Jour. Ses rades, ses havres d’amitié s’appelaient alors La Tartine, Le Rendez-vous des Amis, Le Fer à Cheval, Le Volcan du Roi de Sicile… Je me souviens d’un homme tenaillé par la faim inapaisable d’un monde plus juste, un homme qui endossait la responsabilité du meilleur et du pire, un homme couronné de poésie qui portait le deuil de la révolution fraternelle à laquelle il s’était voué jusqu’à l’incandescence, jusqu’à s’auto-incinérer.

Le 24 juin 1995, sur Le Marché de la Poésie où je m’étais rendu dans le seul but de le retrouver (j’habitais Nice depuis 1991), la nouvelle de sa mort s’abattit sur ma nuque alors que je venais à peine d’arriver : il s’était effondré, dans une mansarde de la rue de Belleville, où il avait trouvé un refuge provisoire. Sur sa table de travail, son ultime poème, encadré par deux oiseaux tracés à l’encre rouge. Un adieu aussi bouleversant que définitif :

Ne comptez pas sur moi
je ne reviendrai jamais
Je siège déjà là-haut
parmi les Élus
près des astres froids
Ce que je quitte n’a pas de nom
Ce qui m’attend n’en a pas non plus
Du sombre au sombre j’ai fait
un chemin de pèlerin
Je m’éloigne totalement sans voix
le vécu mille et mille fois
m’a brisé, vaincu.
Moi le fils des rois.

André Laude aura connu, durant ses cinquante neuf années sur cette planète « bleue comme une orange », le martyr de ceux qui ne renoncent jamais à la beauté folle de l’amour sur la terre. Il est mort les yeux ouverts, en écrivant.

dimanche 27 novembre 2016

" Table rase ! " - Lucien SUEL

Le cri des pavés 1894 - STEINLEN

À vendre! Liquidation totale! Tout doit disparaître! Soldes monstres!
Tout est à vendre. À vendre l'aciérie, à vendre l'acier, à vendre les travailleurs, à vendre les bagnoles, à vendre les cocottes minutes, à vendre la morale, à vendre la vertu, à vendre les combats, à vendre.
À vendre les quatre éléments, la terre, l'eau, le feu et l'air, à vendre l'homme et ses enfants, à vendre les yaourts et les médias.
À vendre l'amour, la tôle inoxydable, les tondeuses à gazon et les révolutions, à vendre les portables, les macs, et la démocratie.
À vendre les pavés, les dvds, la choucroute et la bière-pression !

On a du mal à imaginer sa propre mort.
La molette de l'ancien haut-fourneau est exposée sur la pente du talus comme un monument funéraire, un rappel de toutes les forces qui se sont épuisées dans la production métallique, une prémonition de la fin.
La roue de la croissance a tourné. La roue de la fortune a désigné les nouveaux bénéficiaires, au Brésil, en Chine, en Inde, en Belgique.
Le libre-échange: un Genk pour un Vilvoorde, trois autobus contre un charter, deux barils de lessive contre un lavage de cerveau.
Le train du progrès est passé par ici, il repassera par là. On ne l'arrête pas. On peut juste le retarder un instant.
On marche sur le macadam. Pour un moment, on remplace le défilé incessant des poids lourds, qui d'ailleurs s'arrêtera bientôt. Les ponts, les infrastructures, les ronds-points financés par le travail ouvrier serviront à d'autres migrations...
On est plus triste que révolté. On souffre. On se soumet. On se résigne.
Les cahiers de revendications peuvent de nouveau s'appeler cahiers de doléances. On ne parle plus de Rosa Luxemburg et des martyrs de Chicago.

Le mur de l'usine qui voyait défiler les escadrons de cyclistes sortant ou arrivant au Grand Poste, le mur sur lequel s'appuyaient autrefois les éventaires des forains, des commerçants du marché, le mur est toujours là.
Bientôt, il séparera les vivants et les morts.
On voit le squelette de Miss Métallo. On peut commencer à compter ses os.
À Isbergues, la Bourse du Travail donne sur la place du marché.
Le Marché a supplanté le marché. Les légumes sont devenus des actions. Tout est Super: le marché, les structures, les héros, les logiciels, les virus, les 4 X 4, le loto...
Descendue de son vélo, la ménagère se retourne, elle voit le défilé se mettre en place, elle entend le crissement des roues de bicyclette, elle entend la sirène, la sortie à midi, elle ne remplira plus son cabas dans les épiceries disparues de la rue Roger Salengro.
Depuis 1882, la surface communale dévolue aux champs, à la nature, a diminué inexorablement. Les hauts fourneaux ont été jetés à bas dans les années soixante et l'air est devenu moins poussiéreux.
L'électricité de l'aciérie électrique vient du bord de mer, de Gravelines.
On défile entre des rails d'acier et des rangées de graminées sauvages.

Les slogans sont simples. "J'ai cotisé, j'ai travaillé, j'ai droit à la retraite, j'ai droit à la sécurité. J'ai droit, j'ai le droit." Tout le monde a des droits. Personne n'a de devoirs, sauf parfois certains écoliers... Nombreux sont ceux qui savent ce qui est bon pour les hommes.
On arpente les rues portant les noms des mythiques défenseurs de l'ouvrier, Léon Blum, Emile Basly, Roger Salengro, Louise Michel (tiens, une femme!)... La rue Paul Lafargue, celle du droit à la paresse, est un peu excentrée, plutôt dans les champs, de l'autre côté du canal, de l'autre côté de l'usine...
Bientôt, sans doute, on arpentera la rue du Sidérurgiste Inconnu.
F. V. travaillait au déchargement des wagons de minerai, 40 tonnes à la pelle, à la force des bras. Il était fier de sa force, fier de son travail, il n'avait pas son pareil pour fabriquer un fermain à partir d'un ressort d'essieu.
À ch'momint là, ché métallos avec leu muzett' su chl'épaule, i z'allot' tertous travailler à pied, in vélo ou bin cor' avec des carettes à tchien.
Ancien de 14-18, retraité à 65 ans, F. V. est mort à 86 ans avec médaille du travail et légion d'honneur. Il n'aura pas vécu la mort de son usine.
Il n'y a plus de passé, plus de mémoire, plus d'avenir, plus de vision, juste un présent éphémère et gris, on va droit devant, on va dans le progrès, on marche dans le développement, au jour le jour, dans l'économie mondialisée, dans la croissance imbécile et sans but.

In croyot qcha allot toudi durer. On ne voit plus la mort venir, on la cache jusqu'à ce qu'un jour elle vous saute au cou.
1882-2003, c'est une longue vie. Mais une aciérie électrique qu'on débranche à 32 ans, dans la force de l'âge, c'est triste à en mourir, et comparativement, guère plus long que la durée de vie d'une machine à laver.
On croit être une sculpture fondue dans un métal inaltérable, mais on n'est qu'un tas de ferraille couvert de rouille.
Bientôt le désert. Plus d'aciérie, plus de sidérurgistes, plus de fêtes de saint-Eloi, plus de sous-traitants, maltraités les sous-traitants, soustraits, sous-traités, pas de plan, comme on dit, social... pour eux, plus d'écoles, plus de commerces, la rue Salengro en peau de chagrin.
Mais l'acier continue, la coulée continue, ailleurs...
La rage au coeur on va expliquer aux techniciens et aux ouvriers belges les procédés de fabrication, on leur transfuse le savoir... une mondialisation vampirique.
Les sidérurgistes en colère avancent vers l'Est dans les autocars affrétés par la Municipalité, sur l'autoroute de Wallonie à travers les paysages anéantis du Borinage, vers le grand-duché du Luxembourg, vers le château du Seigneur Arbed, les Princes d'Arcelor.

Des pauvres, prolétaires de tous pays, traversent le Pas-de-Calais pour franchir le Pas-de-Calais. Ils viennent de l'Est, de l'Extrême-Orient, du Moyen-Orient, de Roumanie, de Chine, d'Irak, d'Afghanistan ou du Kurdistan.
On va peut-être travailler à Dunkerque, s'exiler à Genk, ou errer dans les rues de Calais... entre Sangatte et Blériot-Plage.
L'actionnariat international s'est uni. Il y a gagné des dividendes. Ceux qui croyaient perdre leurs chaînes en ont gagné d'autres, TF1, A2, FR3, câble, bouquet satellite et internet. On pourra regarder la manif à la télé en rentrant, si les journalistes daignent en parler.
Les mêmes autocars transporteront demain des touristes et des retraités vers le Sud.
On n'a pas réussi à rentrer dans le château du Comte Arbed. Le siège social sera transféré à Moulinsart, l'usine à Genk.
Les actions des ouvriers voyagent aussi, tout le monde peut participer. Au bout du compte, il y a une majorité de perdants sur la planète déboussolée, dégradée, dévastée.
Le vent fait flotter les drapeaux rouges et les tiges d'herbes folles. Frisson d'illégalité, on marche au milieu de la route, on bloque un T.E.R., on coince un moment la machine.
C'est le parcours du coeur, le parcours de la colère, le parcours de la tristesse.

On peut changer les rôles, chacun son tour s'asseoir à la terrasse des cafés pour regarder passer le défilé. On paie chacun sa tournée, on fait circuler l'argent.
Occuper la rue est une transgression éphémère. Depuis bien longtemps, même les enfants ne jouent plus sur la rue, trop de morts accidentelles. Et puis la console est un jeu intérieur. La famille aussi est minée par le marché.
On vit une époque de barbarie réfléchie.
L'âge du fer c'est terminé. On entre dans l'âge numérique, les décisions se prennent entre les terminaux d'ordinateur. Les chiffres déterminent le destin des hommes, de la planète.
La rationalité à tout prix est une force dangereuse qui sape la vie.
C'est le règne du flux tendu! Le juste à temps! La mondialisation de la marchandise!
On défile avec sur le dos, sur la poitrine et sur le front les sigles des centrales ouvrières.
Les gardiens de l'ordre forment une muraille d'acier et de plexiglas de chaque côté des chars canons à eau.
Barrière d'acier, barrière d'usine. Les barrières ne se relèvent plus, elles glissent sur leurs rails. Bientôt, elles rouilleront.
Peut-être transformera-t-on le site en espace de culture ou de loisirs. Les terrils sont devenus des pistes de ski.

Les paysans ont quitté la terre pour s'embaucher dans l'industrie. Leurs enfants se sont parfois engagés dans les forces républicaines de la sécurité. Déjà certains fils de sidérurgistes envisagent de faire carrière dans la police, l'armée ou la gendarmerie...
Le monde continue. On remballe les pancartes, on enroule les calicots et les drapeaux. On se tait. Les loisirs et la culture obligatoire donneront du supplément d'âme, d'amertume pour cautériser les blessures.
La dignité humaine n'est plus dans la pensée. Ce sont les brutes qui règnent maintenant, triomphalement.
On recycle la ferraille, on recycle les ferrailleurs. Le développement est durable comme l'éternité éphémère, la guerre pacifique. Seuls les lapins croient au développement durable.
L'internationalisme prolétarien n'existe plus, mais l'internationale des actionnaires est toujours active, sans patrie, sans morale, sans scrupule.
On est tous au service de la démocratie, du patron à l'ouvrier, du C.R.S. au politicien. On n'est pas des philanthropes.
L'abrutissement télévisuel, la propagande médiatique, l'anesthésie politique ont émoussé la faculté de colère.
Parfois, la colère se concentre, elle s'européanise, on franchit un cran. La démocratie s'adapte, les polices citoyennes collaborent. On s'échange des stratégies. On concentre. On rentabilise.
On calcule... On accuse. On accuse le coup. On n'a rien vu venir. On coule.

Printemps 2004

Source : Action poétique n°178

samedi 26 novembre 2016

"Parce que tu es bon" - Paul Eluard


Ce texte de Paul Éluard a été enregistré clandestinement sur disque, dans les studios de la Radiodiffusion Française, à la fin de 1943. Il a été publié pour la première fois dans « Les Lettres Françaises » du 5 décembre 1952.

Misère 1896 - Steinlen



Parce que tu es bon et juste, parce que tu es mon frère, que mon chagrin et mon vin sont les tiens, parce que dans les yeux de la femme aimée tu vois tout un jardin bougeant dans le ciel, parce que l’herbe te bouleverse quand elle te transmet, dans sa fraicheur unique, les pulsations du monde, parce qu’une étoile qui bat te laisse croire à une larme, et que ton chien revient tout chaud d’une course sur la route qui est belle, comme toutes les routes, parce que sachant aimer tu as su comprendre, parce que tu n’es ni humilié ni assombri, parce que tu n’as pas honte, mais que tu es fier et droit et porteur d’un jour sans pareil, parce que tu hais la guerre, camarade, mon frère, tu ne dois pas oublier, tu dois imposer ta loi et répondre au malheur. Il ne s’agit pas ici du ridicule Minotaure aux moustaches de deuil en vingt-quatre heures, ni du porc si classiquement chamarré qu’on ne devrait qu’en vomir depuis le temps qu’on en rit, ni des gueules qui les écussonnent dans une mythologie de voyous et d’imbéciles, ceux-là leur sort est fixé : la mort instantanée est ce qu’ils peuvent souhaiter de plus doux. Il ne s’agit pas non plus des serviteurs de la croix aux branches écrasées par le chaos du crime, des meurtriers qui ont souillé la neige et changé les printemps en cimetières, ceux-là, camarade, tu sauras leur enfoncer le mufle à grands coups d’essieux et de pioches, et tu trouveras dans leur pays même du monde pour t’aider.

Debout, camarade, montre la force vraie à ces impuissants cycliques dont la faiblesse ensanglante tout ce qui est beau et bon, tout ce qui vit.

Camarade, mon frère, il s’agit pour toi de nettoyer le sol où tu vis de la vermine qui le recouvre comme un tapis d’ordures. Il s’agit de ne rien oublier au jour de la vengeance. Il s’agit d’écraser les traitres dans la boue dont ils tirèrent leur bien-être. Il s’agit de châtier ceux qui donnèrent la main aux bourreaux. Honte à ceux que ne révoltèrent point les avis affichés dans les couloirs du métro et mort à ceux qui s’en réjouirent. Car toi, camarade, tu as encore dans l’oreille le bruit des fusillades qui te privèrent de tes frères, tu as encore dans les yeux le désespoir et le malheur qui déferlèrent dans la rue.

Emprisonnés, vengez vos compagnons disparus, vengez ceux qui furent déportés, persécutés, ceux qui touchèrent au fond de la douleur. Qu’ils portent à leur tour un signe d’infamie, ceux qui supportèrent le port de l’étoile jaune, ceux qui profitèrent des ruines, des pillages et des disparitions subites. Souvenons-nous de ceux qui tendent l’oreille pour vous livrer, de ceux qui écoutent aux portes, de ceux qui donnent leurs voisins. Souvenons-nous de tous ces policiers bénévoles qui guettent le soldat malheureux, le fugitif traqué. Souvenons-nous de ceux qui étalent dans les journaux leur insuffisance, leur dénonciation, leur prose de valets, de ceux qui mentent, ironisent et bavent à la radio pour des prix de misère réglés avec la vie des autres, et des propagateurs de leur venin, les auditeurs fervents et crétins de la "Rose des Vents". Ah ! Que payent aussi cette fois la petite lâcheté, la bassesse prudente, l’opportunisme taché de sang.

Camarade intellectuel, n’oublions pas ces incorrigibles bavards, ces arrivistes miteux qui pour une place à prendre perdent ce qui leur reste d’honneur. Camarade, n’oublions pas ceux qui s’inscrivirent au parti des canailles par peur, par intérêt, ceux qui surent faire régner durant d’obscures saisons une paralysante terreur née de la faim et du froid.

Camarade, dressons-nous bientôt, car bientôt nous nous retrouverons et gardons-nous alors de ne rien égarer des merveilleux lieux communs de la nature. Écoutez ces vocables perdus, ces lambeaux arrachés à la vie, beaux en eux-mêmes comme des aveux d’amour. Souvenez-vous que pour chacun de nous, pour nous tous, camarade, il y a l’éclat du printemps, la rousseur de l’automne, le vent dans les bois et les fantômes poignants des chairs adorées, les sables miroitants des marées basses et les chevelures dansantes des jeunes filles, la main d’un ami et la saveur d’un vin autour d’une table au soleil, le satin d’une feuille et celui de la nuque d’un enfant, l’entrecôte saignante dans la faïence et les rires dans les cuisines, la ronde des mots vivants autour d’un feu de bois, les peupliers si lents dans le ciel sur l’eau. Il y a toute la douceur de tout, toutes ces merveilles qui sont en nous et qui doivent être à nous, nous qui sommes les citoyens du monde. C’est au nom de tous ces trésors évidents, au nom de l’amour qui sort de tout cela comme une inondation, au nom du plaisir, au nom de toutes ces forces qui sont faites pour s’aimer, au nom de tous ces hommes qui se comprendront quand ils vivront mieux, qu’il faut être dur et sévère, qu’il faut punir, qu’il faut châtier tous ceux qui tentent de s’approprier ces biens en échange de la sueur et du sang des autres, afin que nous ne soyons plus dépaysés parmi les fleurs à leur tour éblouies, que ces trésors soient notre apanage et qu’on ne nous les prenne plus.

Paul ÉLUARD

Source : Action poétique n°1

dimanche 22 mai 2016

"Prière" - Jehan Rictus

"Jehan Rictus" - Steinlen 1914


Gabriel Randon de Saint-Amand, initialement Gabriel Randon, qui prit le pseudonyme de Jehan Rictus ([ʒøã ʁiktys] ou [ʒã ʁiktys]) (Jehan-Rictus avec un tiret à partir des années 1920), est né à Boulogne-sur-Mer le 21septembre1867 et mort à Paris le 6novembre1933. C'est un poètefrançais, célèbre pour ses œuvres composées dans la langue du peuple du Paris de son époque.

Ses poèmes se trouvent principalement réunis dans deux livres, Les Soliloques du pauvre et Le Cœur populaire. Le premier fait soliloquer un sans-logis contraint d'errer dans Paris, le second divers personnages : prostituées, enfants battus, ouvriers, cambrioleurs, etc.
 
 
 
Prière
 
XII
 
Oh ! mon Guieu, si vous existez,
Fait’s moi vot’ pus gracieux sourire,
J’en ai gros su’ l’ cœur à vous dire,
J’ suis en vein’ de sincérité !

J’ai été l’ môme el’ l’ pauvr’ clampin,
L’ loupiot d’ Paris qu’ la purée berce
Et qu’a trimé dur dans « l’ Commerce »,
Pour eune apparenc’ de bout d’ pain !

(Aussi vrai, c’ que j’ les ai dans l’ nez,
Ces muffs qui, sous le nom d’ « concurrence »,
Ont créé eun’ sourc’ de souffrances
Un genr’ légal d’assassiner !)

Or, sous c’te garc’ de République,
L’ printemps d’ ma vie y fut raté,
Car l’ Pauvre y n’a d’aut’ liberté,
Qu’y masse ou pas, d’ crever phtisique.

Seigneur ! Rendez-moi mes vingt sous,
Car j’ai passé ma bell’ jeunesse
À m’ voir pousser des dents d’ sagesse
Quand j’avais rien à m’ fout’ dessous.

Des gras m’ont dit : — Toi, t’as d’ la veine,
T’ es jeun’, t’ es fort, ça s’ra ardu,
Mais tu r’prendras l’Alsace-Lorraine
(Comm’ si c’tait moi qui l’a perdue !)

(D’jà ma daronn’ m’avait battu,
L’est donc venu l’ tour d’ la Patrie
Qui m’a r’passé aux poings d’ la Vie ;
Ces trois femm’s-là s’ sont entendu.)

J’ai fait tous les méquiers d’esclave,
C’pendant j’ai jamais pu gagner
Ma boustifaille et mon loyer,
À présent, m’ v’là, j’ suis eune épave.

J’ai l’ poil tern’ des bêt’s mal nourries,
La dèch’ m’a fait la gueul’ flétrie,
Ma jeuness’ reste étiolée...
J’ pourrai jamais m’en consoler,

Mêm’ si qu’un jour j’ tournais au riche,
Par un effet de vot’ bonté,
Ce jour-là, j’ f’rai mett’ eun’ affiche :
« On cherche à vendre un cœur gâté. »

Mes poteaux ? Combien m’ont trahi !
Pourtant m’en rest’ quéqu’s-uns d’ fidèles,
Mais pour la mouïse y m’ gag’nt la belle,
C’est comme un syndicat d’ faillis.

Et l’ meilleur ? Il a peur d’ comprendre.
Aucun avec moi n’ veut descendre
Au fond d’ l’égout d’ mon désespoir
Où d’jà mon propre pas y glisse.

Pour s’en r’venir d’ chercher la gloire,
La Vérité et la Justice,
La palme, le glaive et le miroir 
Et la scionnée du sacrifice,

Des Amours mignons m’ont pâli
Et la Vie les a massacrés,
Mes mains les ont ensevelis,
Mes yeux les ont beaucoup pleurés.

Comm’ j’ pouvais pas m’ faire à la haine,
J’en ai longtemps hurlé ma peine,
Comm’ le soir hurle su’ la Seine
La tristesse d’un remorqueur :

Et j’en saigne à ce point encore
Qu’y m’ sembl’ que quand j’ me remémore
Tout c’ pauvre tas de petits morts
(Mon cimetière d’innocents),

Y m’ sembl’ qu’y m’ vient un gros flot d’ sang
Qui m’ prend l’ gaviot, m’emplit la bouche
Et m’ fait l’ jacqu’ter rouge et farouche
Et ce sang-là m’ jaillit du cœur !
 
XIII 
  
Seigneur, mon Guieu ! j’suis près d’ périr
Et v’là ma peine elle est ben vraie, 
Quand un malade il a eun’ plaie
Faut-y rien faire ou la guérir ?

Et j’ me vois comme à l’ambulance
Du champ d’ bataill’ de mes douleurs.
Faut-y toujours téter ses pleurs
Et bouffer l’ pain d’ l’obéissance ?

Seigneur ! au respect que j’ vous dois,
Le vent y m’ souff’ dans la braguette
Et mes sorlots sont en goguette,
Au point qu’y découvr’nt mes dix doigts !

L’homm’ qui vous parle a ben souffert,
Son blair baladait sa roupie,
Tout en grelottant cet hiver ;
Y se r’biffe à la fin des fins :

Lui suffisait pas d’ crever d’ faim
(Bien qu’ beaucoup bouff’nt dans l’Univers),
V’là-t-y pas qu’il a la pépie,
Et v’là-t’y pas qu’a geint sa chair !

Ce soir l’ Printemps m’ soûle à son tour
(Mon sang ça n’est pus d’ l’eau d’ lessive),
J’ai des bécots plein les gencives,
Et j’ai les rognons pleins d’amour !
 
XIV 
 
 Hélas ! je l’ sais ben qu’ c’est la fête
Et que l’ temps d’aimer il est v’nu,
Qu’y f’rait mêm’ bon d’aller tout nu
Avec au bras eun’ gigolette,

Pour fair’ la culbut’ dans les foins
Sans culbutants et sans témoins !
Mais outr’ que j’ suis trop mal frusqué
J’ai pas d’ pèze pour en embarquer,

Aucune a vourait d’ ma tristesse :
Seigneur ! Vous avez d’ l’instruction
Porquoi qu’y en a qu’ ont des maîtresses
Malgré qu’y n’aient pas d’ position ?

J’am’rais ben moi aussi mon Guieu,
Avec les gas qui sont au sac
(Sans pour ça m’ fair’ mignonne ou mac)
Vivre en donzelle et en joyeux !

Et m’ les traîner dans des bagnoles
Pour m’ foutre avec euss des torgnoles
À coup d’ bouquets d’ fleurs su’ l’ citron
(Mais v’là ! y s’ trouv’ que j’ai pas l’ rond !)

J’ suis l’ fils des vill’s, non d’ mon village,
Si j’ai des envies, des besoins,
C’est la faute aux grands magasins,
À leurs ménifiqu’s étalages. 
 
XV
 
 Hélas ! je l’ sais ben qu’ c’est la fête
Et que l’ temps d’aimer il est v’nu,
Qu’y f’rait mêm’ bon d’aller tout nu
Avec au bras eun’ gigolette,

Pour fair’ la culbut’ dans les foins
Sans culbutants et sans témoins !
Mais outr’ que j’ suis trop mal frusqué
J’ai pas d’ pèze pour en embarquer,

Aucune a vourait d’ ma tristesse :
Seigneur ! Vous avez d’ l’instruction
Porquoi qu’y en a qu’ ont des maîtresses
Malgré qu’y n’aient pas d’ position ?

J’am’rais ben moi aussi mon Guieu,
Avec les gas qui sont au sac
(Sans pour ça m’ fair’ mignonne ou mac)
Vivre en donzelle et en joyeux !

Et m’ les traîner dans des bagnoles
Pour m’ foutre avec euss des torgnoles
À coup d’ bouquets d’ fleurs su’ l’ citron
(Mais v’là ! y s’ trouv’ que j’ai pas l’ rond !)

J’ suis l’ fils des vill’s, non d’ mon village,
Si j’ai des envies, des besoins,
C’est la faute aux grands magasins,
À leurs ménifiqu’s étalages. 
 
XVI 
 
Seigneur mon Guieu, sans qu’ ça vous froisse,
J’ vous tends mon cœur, comm’ la Pucelle,
Et pis mes bras chargés d’angoisse, 
Lourds du malheur universel !

Car si j’étais seul à la dure
Je n’ vous pos’rais pas tant d’ porquois,
Mais l’ pus affreux de l’aventure,
C’est qu’y sont des meillons comm’ moi !

L’Homme est pas fait pour la misère
Et contrarier ses Beaux Désirs,
Ni pour qu’ ses frangins l’ forc’nt à faire
Des cravails noirs et sans plaisir.

Car y s’enferm’ dans des usines
Des quarante et des cinquante ans,
Dans des bureaux, des officines,
Alors qu’ les cieux sont miroitants.

Oh ! mon Guieu ! Si vous existez,
Donnez-nous la moell’ d’être libres
Et d’ remett’ tout en équilibre,
Suivant la grâce et la bonté !

La liberté... la liberté !
Faites-nous comme aux hirondelles
Donnez-nous du pain et des ailes,
La liberté... la liberté ! 

XVII
Et quant à moi pour le présent
J’ vourais que mes faims soy’nt assouvies 
J’ veux pus marner, j’ veux viv’ ma vie
Et tout d’ suite et pas dans dix ans !

Car c’ soir j’ai comme un r’gain d’ jeunesse
Un tout petit, oh ! bien petit,
Et si ce soir j’ sens ma détresse
Demain je r’tomb’rai abruti !

V’là Lazare qui veut s’couer sa cendre
Et flauper l’ Monde à coups d’ linceul !
La liberté où j’ vais la prendre !
J’ vas êt’ mon Bon Guieu moi tout seul !

J’ suis su’ la Terr’, c’est pour y vivre,
J’ai des poumons pour respirer,
Des yeux pour voir, non pour pleurer,
Un cerveau pour lir’ tous les livres,

Un estomac pour l’ satisfaire,
Un cœur pour aimer, non haïr,
Des mains pour cueillir le plaisir
Et pas turbiner pour mes frères !

Soupé des faiseurs de systèmes,
Des économiss’s « distingués »,
Des f’seurs de lois qui batt’nt la flemme
(Tout’ loi étrangle eun’ liberté !)

Soupé des Rois, soupé des Maîtres,
Des Parlements, des Pap’s, des Prêtres.
(Et comm’ j’ai pas d’aut’ bien qu’ ma peau,
Il est tout choisi mon drapeau !)

Soupé des vill’s, des royaumes
Où la Misèr’ fait ses monômes,
Soupé de c’ qu’est civilisé
Car c’est l’ malheur organisé !

Nos pèr’s ont assez cravaillé
Et bien assez égorgillé !
L’Homm’ de not’ temps faut qu’y s’ arr’pose
Et qu’ l’Existence lui tourne en rose.

Oh ! mon Guieu, si vous existez,
Donnez-nous la forc’ d’être libres
Et que mes souhaits s’accomplissent,

Car au Printemps, saison qu’ vous faites
Alorss que la Vie est en fête,
Y s’rait p’-têt ben bon d’être eun’ bête
Ou riche et surtout bien aimé.

(Ça s’rait ben bon, si c’ n’est justice !)