Fille du Peuple...

" Les hommes font l'histoire, mais ne savent pas l'histoire qu'ils font. " Karl Marx

dimanche 22 mai 2016

"Prière" - Jehan Rictus

"Jehan Rictus" - Steinlen 1914


Gabriel Randon de Saint-Amand, initialement Gabriel Randon, qui prit le pseudonyme de Jehan Rictus ([ʒøã ʁiktys] ou [ʒã ʁiktys]) (Jehan-Rictus avec un tiret à partir des années 1920), est né à Boulogne-sur-Mer le 21septembre1867 et mort à Paris le 6novembre1933. C'est un poètefrançais, célèbre pour ses œuvres composées dans la langue du peuple du Paris de son époque.

Ses poèmes se trouvent principalement réunis dans deux livres, Les Soliloques du pauvre et Le Cœur populaire. Le premier fait soliloquer un sans-logis contraint d'errer dans Paris, le second divers personnages : prostituées, enfants battus, ouvriers, cambrioleurs, etc.
 
 
 
Prière
 
XII
 
Oh ! mon Guieu, si vous existez,
Fait’s moi vot’ pus gracieux sourire,
J’en ai gros su’ l’ cœur à vous dire,
J’ suis en vein’ de sincérité !

J’ai été l’ môme el’ l’ pauvr’ clampin,
L’ loupiot d’ Paris qu’ la purée berce
Et qu’a trimé dur dans « l’ Commerce »,
Pour eune apparenc’ de bout d’ pain !

(Aussi vrai, c’ que j’ les ai dans l’ nez,
Ces muffs qui, sous le nom d’ « concurrence »,
Ont créé eun’ sourc’ de souffrances
Un genr’ légal d’assassiner !)

Or, sous c’te garc’ de République,
L’ printemps d’ ma vie y fut raté,
Car l’ Pauvre y n’a d’aut’ liberté,
Qu’y masse ou pas, d’ crever phtisique.

Seigneur ! Rendez-moi mes vingt sous,
Car j’ai passé ma bell’ jeunesse
À m’ voir pousser des dents d’ sagesse
Quand j’avais rien à m’ fout’ dessous.

Des gras m’ont dit : — Toi, t’as d’ la veine,
T’ es jeun’, t’ es fort, ça s’ra ardu,
Mais tu r’prendras l’Alsace-Lorraine
(Comm’ si c’tait moi qui l’a perdue !)

(D’jà ma daronn’ m’avait battu,
L’est donc venu l’ tour d’ la Patrie
Qui m’a r’passé aux poings d’ la Vie ;
Ces trois femm’s-là s’ sont entendu.)

J’ai fait tous les méquiers d’esclave,
C’pendant j’ai jamais pu gagner
Ma boustifaille et mon loyer,
À présent, m’ v’là, j’ suis eune épave.

J’ai l’ poil tern’ des bêt’s mal nourries,
La dèch’ m’a fait la gueul’ flétrie,
Ma jeuness’ reste étiolée...
J’ pourrai jamais m’en consoler,

Mêm’ si qu’un jour j’ tournais au riche,
Par un effet de vot’ bonté,
Ce jour-là, j’ f’rai mett’ eun’ affiche :
« On cherche à vendre un cœur gâté. »

Mes poteaux ? Combien m’ont trahi !
Pourtant m’en rest’ quéqu’s-uns d’ fidèles,
Mais pour la mouïse y m’ gag’nt la belle,
C’est comme un syndicat d’ faillis.

Et l’ meilleur ? Il a peur d’ comprendre.
Aucun avec moi n’ veut descendre
Au fond d’ l’égout d’ mon désespoir
Où d’jà mon propre pas y glisse.

Pour s’en r’venir d’ chercher la gloire,
La Vérité et la Justice,
La palme, le glaive et le miroir 
Et la scionnée du sacrifice,

Des Amours mignons m’ont pâli
Et la Vie les a massacrés,
Mes mains les ont ensevelis,
Mes yeux les ont beaucoup pleurés.

Comm’ j’ pouvais pas m’ faire à la haine,
J’en ai longtemps hurlé ma peine,
Comm’ le soir hurle su’ la Seine
La tristesse d’un remorqueur :

Et j’en saigne à ce point encore
Qu’y m’ sembl’ que quand j’ me remémore
Tout c’ pauvre tas de petits morts
(Mon cimetière d’innocents),

Y m’ sembl’ qu’y m’ vient un gros flot d’ sang
Qui m’ prend l’ gaviot, m’emplit la bouche
Et m’ fait l’ jacqu’ter rouge et farouche
Et ce sang-là m’ jaillit du cœur !
 
XIII 
  
Seigneur, mon Guieu ! j’suis près d’ périr
Et v’là ma peine elle est ben vraie, 
Quand un malade il a eun’ plaie
Faut-y rien faire ou la guérir ?

Et j’ me vois comme à l’ambulance
Du champ d’ bataill’ de mes douleurs.
Faut-y toujours téter ses pleurs
Et bouffer l’ pain d’ l’obéissance ?

Seigneur ! au respect que j’ vous dois,
Le vent y m’ souff’ dans la braguette
Et mes sorlots sont en goguette,
Au point qu’y découvr’nt mes dix doigts !

L’homm’ qui vous parle a ben souffert,
Son blair baladait sa roupie,
Tout en grelottant cet hiver ;
Y se r’biffe à la fin des fins :

Lui suffisait pas d’ crever d’ faim
(Bien qu’ beaucoup bouff’nt dans l’Univers),
V’là-t-y pas qu’il a la pépie,
Et v’là-t’y pas qu’a geint sa chair !

Ce soir l’ Printemps m’ soûle à son tour
(Mon sang ça n’est pus d’ l’eau d’ lessive),
J’ai des bécots plein les gencives,
Et j’ai les rognons pleins d’amour !
 
XIV 
 
 Hélas ! je l’ sais ben qu’ c’est la fête
Et que l’ temps d’aimer il est v’nu,
Qu’y f’rait mêm’ bon d’aller tout nu
Avec au bras eun’ gigolette,

Pour fair’ la culbut’ dans les foins
Sans culbutants et sans témoins !
Mais outr’ que j’ suis trop mal frusqué
J’ai pas d’ pèze pour en embarquer,

Aucune a vourait d’ ma tristesse :
Seigneur ! Vous avez d’ l’instruction
Porquoi qu’y en a qu’ ont des maîtresses
Malgré qu’y n’aient pas d’ position ?

J’am’rais ben moi aussi mon Guieu,
Avec les gas qui sont au sac
(Sans pour ça m’ fair’ mignonne ou mac)
Vivre en donzelle et en joyeux !

Et m’ les traîner dans des bagnoles
Pour m’ foutre avec euss des torgnoles
À coup d’ bouquets d’ fleurs su’ l’ citron
(Mais v’là ! y s’ trouv’ que j’ai pas l’ rond !)

J’ suis l’ fils des vill’s, non d’ mon village,
Si j’ai des envies, des besoins,
C’est la faute aux grands magasins,
À leurs ménifiqu’s étalages. 
 
XV
 
 Hélas ! je l’ sais ben qu’ c’est la fête
Et que l’ temps d’aimer il est v’nu,
Qu’y f’rait mêm’ bon d’aller tout nu
Avec au bras eun’ gigolette,

Pour fair’ la culbut’ dans les foins
Sans culbutants et sans témoins !
Mais outr’ que j’ suis trop mal frusqué
J’ai pas d’ pèze pour en embarquer,

Aucune a vourait d’ ma tristesse :
Seigneur ! Vous avez d’ l’instruction
Porquoi qu’y en a qu’ ont des maîtresses
Malgré qu’y n’aient pas d’ position ?

J’am’rais ben moi aussi mon Guieu,
Avec les gas qui sont au sac
(Sans pour ça m’ fair’ mignonne ou mac)
Vivre en donzelle et en joyeux !

Et m’ les traîner dans des bagnoles
Pour m’ foutre avec euss des torgnoles
À coup d’ bouquets d’ fleurs su’ l’ citron
(Mais v’là ! y s’ trouv’ que j’ai pas l’ rond !)

J’ suis l’ fils des vill’s, non d’ mon village,
Si j’ai des envies, des besoins,
C’est la faute aux grands magasins,
À leurs ménifiqu’s étalages. 
 
XVI 
 
Seigneur mon Guieu, sans qu’ ça vous froisse,
J’ vous tends mon cœur, comm’ la Pucelle,
Et pis mes bras chargés d’angoisse, 
Lourds du malheur universel !

Car si j’étais seul à la dure
Je n’ vous pos’rais pas tant d’ porquois,
Mais l’ pus affreux de l’aventure,
C’est qu’y sont des meillons comm’ moi !

L’Homme est pas fait pour la misère
Et contrarier ses Beaux Désirs,
Ni pour qu’ ses frangins l’ forc’nt à faire
Des cravails noirs et sans plaisir.

Car y s’enferm’ dans des usines
Des quarante et des cinquante ans,
Dans des bureaux, des officines,
Alors qu’ les cieux sont miroitants.

Oh ! mon Guieu ! Si vous existez,
Donnez-nous la moell’ d’être libres
Et d’ remett’ tout en équilibre,
Suivant la grâce et la bonté !

La liberté... la liberté !
Faites-nous comme aux hirondelles
Donnez-nous du pain et des ailes,
La liberté... la liberté ! 

XVII
Et quant à moi pour le présent
J’ vourais que mes faims soy’nt assouvies 
J’ veux pus marner, j’ veux viv’ ma vie
Et tout d’ suite et pas dans dix ans !

Car c’ soir j’ai comme un r’gain d’ jeunesse
Un tout petit, oh ! bien petit,
Et si ce soir j’ sens ma détresse
Demain je r’tomb’rai abruti !

V’là Lazare qui veut s’couer sa cendre
Et flauper l’ Monde à coups d’ linceul !
La liberté où j’ vais la prendre !
J’ vas êt’ mon Bon Guieu moi tout seul !

J’ suis su’ la Terr’, c’est pour y vivre,
J’ai des poumons pour respirer,
Des yeux pour voir, non pour pleurer,
Un cerveau pour lir’ tous les livres,

Un estomac pour l’ satisfaire,
Un cœur pour aimer, non haïr,
Des mains pour cueillir le plaisir
Et pas turbiner pour mes frères !

Soupé des faiseurs de systèmes,
Des économiss’s « distingués »,
Des f’seurs de lois qui batt’nt la flemme
(Tout’ loi étrangle eun’ liberté !)

Soupé des Rois, soupé des Maîtres,
Des Parlements, des Pap’s, des Prêtres.
(Et comm’ j’ai pas d’aut’ bien qu’ ma peau,
Il est tout choisi mon drapeau !)

Soupé des vill’s, des royaumes
Où la Misèr’ fait ses monômes,
Soupé de c’ qu’est civilisé
Car c’est l’ malheur organisé !

Nos pèr’s ont assez cravaillé
Et bien assez égorgillé !
L’Homm’ de not’ temps faut qu’y s’ arr’pose
Et qu’ l’Existence lui tourne en rose.

Oh ! mon Guieu, si vous existez,
Donnez-nous la forc’ d’être libres
Et que mes souhaits s’accomplissent,

Car au Printemps, saison qu’ vous faites
Alorss que la Vie est en fête,
Y s’rait p’-têt ben bon d’être eun’ bête
Ou riche et surtout bien aimé.

(Ça s’rait ben bon, si c’ n’est justice !)