Fille du Peuple...

" Les hommes font l'histoire, mais ne savent pas l'histoire qu'ils font. " Karl Marx

samedi 11 janvier 2014

Jacques Clément - Premier régicide de l'Histoire de France


Nous sommes le 31 juillet 1589, aux portes de Paris. Henri III, haï et chassé de Paris par la population un an plus tôt, s'apprête à investir la rebelle. Mais le lendemain, il sera blessé à mort par un jeune moine de 23 ans, le frère Jacques Clément. Premier régicide dans l'histoire de la monarchie capétienne ! Sacrilège ! L'assassinat du lieutenant de Dieu sur Terre eut alors un grand retentissement. Mais finalement, n'était-ce pas prévisible compte tenu des guerres de religion qui déchiraient le royaume ? Jacques Clément était-il réellement déséquilibré ?

Henri III accéda au trône de France à 23 ans, en l'an 1574. A cette date, les guerres civiles dites "guerres de religion" perduraient depuis 15 années et opposaient la majorité catholique du pays (les "papistes") aux protestants (les "luthériens" ou "huguenots"). Les premiers défendaient l'unité religieuse de la France, alors que les seconds réclamaient la liberté de conscience et de culte. Catholique dévot, dépressif et à contre-courant de la noblesse du royaume, Henri III oscillait d'un parti à l'autre afin de raffermir son autorité. En 1584, son jeune frère, duc d'Alençon, mourut de la tuberculose, laissant un fils, Henri de Navarre (futur Henri IV) comme 1er prince de sang et en position d'héritier légitime du trône, selon la loi salique : en effet, Louise, épouse d'Henri III depuis 1575, était stérile, détruisant tout espoir de descendance...Cette simple hypothèse qu'Henri de Navarre puisse un jour devenir roi de France suscita la plus vive hostilité : il n'était pas catholique. Chef des réformés, c'était un protestant condamné solennellement par la Pape pour hérésie. Les grands seigneurs catholiques se rassemblèrent autour du Duc de Guises ("le Balafré") et des mouvements de protestations se soulevèrent. Face à cette nouvelle force, et malgré l'estime qu'il portait à Henri de Navarre, Henri III n'a eu d'autre choix que celui de capituler : en 1585, il signa le Traité de Nemours interdisant la religion réformée. Les protestants reprirent alors les armes...Henri III, menacé, était enfermé au Louvre. Le 13 mai 1588, il préféra s'enfuir de Paris, pour se réfugier à Chartres, et n'y remettra plus jamais les pieds. Le Duc de Guise, quant à lui, commençait à asseoir sa réputation de vainqueur et par ce fait, à peser sur l'autorité menacée d'Henri III. Ce dernier se faisait déposséder lentement de tout pouvoir au profit du Duc de Guise. Il mit alors en scène le double assassinat du Duc de Guise et de son frère le Cardinal de Guise. Leurs cadavres furent coupés en morceaux, brûlés puis dispersés dans la Loire. Grossière erreur ! La population catholique du pays, à l'instar des huguenots, se dressa : les catholiques et les protestants veulent sa peau ! C'est alors qu'Henri de Navarre, le protestant, lui lance un appel à la paix : Nous avons tous assez fait et souffert de mal. Nous avons été 4 ans ivres, insensés et furieux. N'est-ce pas assez ?. Le 30 avril 1589, Henri III et Henri de Navarre s'engageaient à respecter la liberté de culte de chacun et à lutter ensemble contre les rebelles. Ils encerclèrent Paris le 31 juillet 1589. L'assaut est prévu pour le 02 août...
Mais Paris rebelle, fervente catholique, organise sa défense, sous la houppe de "la Boîteuse", Mme de Montpensier, soeur des Guises assassinés. La municipalité s'organise militairement, les espions supposés et les rebelles furent embastillés, les signes extérieurs de la monarchie furent brûlés. Pour les Parisiens, il fallait effacer toute trace du règne corrompu d'Henri III, Henri de Valois, désormais surnommé "le Vilain Hérode". Des processions de milliers de parisiens s'organisèrent, accompagnées de scènes de sorcellerie. Des appels au meurtre d'Henri III étaient revendiqués. Même le pape Sixte Quint menaçait officiellement d'excommunier Henri III. Les parisiens s'armèrent.

Jacques Clément était né vers 1566 dans le petit village de Serbonnes, près de Sens (Basse Bourgogne). Issu d'une famille modeste, paysanne, il fut envoyé à Paris pour compléter ses études de théologie, au couvent des Dominicains situé rue Saint Jacques (aujourd'hui détruit). Il obtint le grade de bachelier et fut ordonné prêtre au début de l'année 1589. Surnommé "Capitaine Clément" par ses camarades, il se révélait être un farouche partisan de la Ligue créée par le Duc de Guises. Il était hanté et obsédé par l'idée d'assassiner Henri III, hérétique et assassin. Le salut spirituel exigeait sa mort. Les nombreux appels de la Providence qu'il entendait dans ses rêves et ses prières confortaient sa "mission divine". Mais seule la menace d'excommunication du Pape l'a décidé à passer à l'acte. Conscient du sort qui l'attendait, il laissa, dans sa cellule, un testament. Ce dernier mentionnait la dette qu'il avait contractée pour acheter le couteau ainsi que des souhaits de prières pour lui.

Muni d'un laissez-passer pour sortir de Paris et d'un passeport pour passer librement à travers les armées du roi, le petit homme aux grands yeux, portant une couronne de cheveux, assuré et sincère, s’avançât aux avant-postes des troupes royales et leur expliqua qu'il était sorti de Paris pour aller trouver le roi dont il était un fidèle sujet, et qu'il avait d'importantes nouvelles à lui communiquer pour le bien de son service. Les soldats, dubitatifs, l’emmenèrent à Saint-Cloud pour un interrogatoire musclé. En chemin, ils rencontrèrent le procureur du Roi, Jacques de la Guesle, qui connaissait Jacques Clément mais restait méfiant quant à sa démarche. Il mena un interrogatoire musclé mais malgré ses doutes, et face aux divers documents et arguments du prêtre, il accepta de fixer audience avec le roi le lendemain, 01 août 1589. Malgré les rumeurs disant que des moines avaient quitté la capitale dans le but de l'assassiner, le roi accepta cette audience : sincèrement dévot, il avait une prédilection pour les prêtres...une fois dans sa chambre, il lui transperça le ventre d'un coup de couteau porté de bas en haut. Les officiers et gardes qui ont accourus s'acharnèrent alors sur le religieux à coups de pieds, de masses et d'épée et le jetèrent par la fenêtre. Henri III ne mourut pas immédiatement. Les médecins lui remirent les intestins en place et recousirent la plaie. Avant de mourir, Henri III engagea Henri de Navarre à se convertir et le reconnut comme héritier de la couronne. Après les prières rituelles et l'absolution, Henri III expira.
 
Dès que sa mort fut connue, une joie énorme éclata dans les rues de Paris : on fit des feux de joie, on dansa, on s'enivra...Jacques Clément fut aussitôt élevé au rang de martyr de la "vraie foi".

Navarre succéda à Henri III sous le nom d'Henri IV. Il dut lever le siège de Paris et conquérir son royaume par les armes et la ruse. Il abjura le protestantisme et se convertit au catholicisme en 1593. Puis l’Édit de Nantes permit de mettre un terme aux guerres de religion et réconcilier provisoirement les français.

Par sa mort, Jacques Clément échappa au supplice de l'écartèlement. Mais on fit un procès à son cadavre. Il fut condamné pour parricide (le mot "régicide" n'existant pas encore) à être tiré, brûlé puis jeté dans une rivière. Quelques investigations limitées ont été menées pour tenter de connaître les mobiles de son acte. De nombreux éléments firent douter qu'il s'agissait d'un acte isolé. Mais ce n'est que quelques années plus tard, que les soupçons d'un complot se sont précisés. Complot mené par la Ligue, la Boiteuse, et les supérieurs de Jacques Clément. Pour autant, les véritables commanditaires ne furent jamais officiellement identifiés. La Boiteuse, soeur des Guises, ne faisait pourtant pas mystère de la haine qu'elle portait au Valois : elle ne fut pas inquiétée et mourut de sa belle mort le 06 mai 1596.

E.L